Camus, bien involontairement, est devenu plus tendance que jamais. Il est dans l’air du temps d’apprécier cet écrivain, comme si 50 ans après, on venait subitement, brutalement, de découvrir son existence.
De par ses idées, son humanisme, il met tout le monde d’accord. Seulement Camus était tout, sauf consensuel. Et s’il l’est devenu, ce n’est que l’effet applanissant du temps. C’était un homme engagé, révolté même, un homme de Combat ».
Un Panthéon politique
« Ce serait un symbole extraordinaire » l’idée est évoquée pour la première fois par Nicolas Sarkozy, le 19 novembre 2009. Chirac avait eu Malraux et Dumas, Sarkozy veut son candidat au Panthéon.
Le président s’affiche même en véritable fan de l’écrivain, lui qui a pourtant eu tant de mal avec la princesse de Clèves étant plus jeune. Le même qui, deux ans plus tôt, vantait le « non-conformisme de Camus par rapport aux élites ».
Si Jean Camus, le fils de l’écrivain, s’y oppose, sa fille en revanche ne ferme pas complètement la porte à cette éventualité : « C’est quelqu’un qui a essayé de parler pour tous ceux qui n’avaient pas la parole, de ce point de vue-là , c’est un beau symbole. »
L’universitaire Jean-Yves Guérin, lui, réprouve fermement cette tentative de récupération : « Celle de Camus par Sarkozy est idiote et scandaleuse. La politique sarkozyste est anti-camusienne au possible, du bouclier fiscal aux copinages du Fouquet’s, en passant par la fréquentation de tous les tyrans de la planète. »
Opinion certes peu tempérée, mais dans laquelle il y a un fond de vérité.
« Camus, qui n’a jamais appelé à voter que pour Mendès-France, n’aimait pas fréquenter les hommes politiques, qu’il considérait comme "des hommes sans idéal et sans grandeur". "Combat" ne leur a jamais donné une tribune, et lui-même a refusé de déjeuner à l’Elysée avec de Gaulle. Comment y serait-il allé pour rencontrer Nicolas Sarkozy ? »
Voilà donc l’argument choc. Il n’aurait pas apprécié Sarkozy, et l’aurait même combattu.
Moulin, Cassin, Dumas...
Oui mais voilà , le Panthéon, cette institution académique et poussiéreuse est ouverte à tous les grands hommes, quelles que soient leurs opinions politiques, et s’extirpe du cadre politique, même s’il elle est quasiment toujours utilisée à des fins politiques…
De Gaulle intronisait déjà Jean Moulin à seules fins de confondre Résistance avec Gaullisme, Mitterrand fit entrer Jean Monet et René Cassin, glissant au passage quelques messages politiques, enfin Chirac avait trouvé en Alexandre Dumas le symbole de sa France métissée (Dumas est le descendant d’une esclave de Saint-Domingue). C’est donc toujours pour d’officieuses raisons que l’on « panthéonise ».
Jean Daniel, le fondateur du Nouvel Obs et ami de l’écrivain, prend quant à lui le parti de s‘en amuser, y voyant même une certaine « réparation ».
« L’Etranger n’a jamais été autant lu que pendant la période honteuse où la majorité des intellectuels français était partagée entre la condescendance et le mépris. La réparation qu’à constituée, d’abord le prix Nobel, puis, aujourd’hui, l’idée -même absurde- d’un transfert de ses cendres au Panthéon, constitue un phénomène énorme, à vrai dire époustouflant. »
Jean Daniel le dit, l’idée est absurde. Mais Camus n’est-il pas l’homme de l’absurde ?
Car Camus c’est l’Etranger. Malgré une trentaine d’autres oeuvres, il est toujours identifié par le plus connu de ses romans. En effet, qui n’a pas lu l’Etranger dans sa jeunesse ?
Le symbole dont parle Sarkozy, surtout à l’heure du débat sur l’identité nationale n’est-il pas là : associer le nom du gamin d’Alger à l’Histoire de France ? Ce serait en tout cas un beau coup, surtout pour Sarkozy, une occasion en or de se poser enfin en Président de tous les Français, au-delà des partis et des clans.
Il y gagnerait en tout cas certainement plus qu’en y faisant entrer un écrivain classé à droite (il y en a pourtant pléthore qui le méritent, pourquoi ne pas avoir pris Montherlant, ou même Morand, pour ne citer qu’eux, qui rentraient parfaitement dans la norme du candidat type au Panthéon ? c’est à dire académique, et surtout mort depuis suffisamment longtemps).
Pourquoi ne faut-il pas transférer Camus au Panthéon ?
D’abord parce que ce serait un non-sens. Cela ferait forcément débat.
"Panthéoniser" Camus c’est un peu comme déloger l’Abbé Pierre du cimetière d’Esteville pour le transférer aux Invalides. Ensuite parce que cela n’aurait sans doute pas été du goût de l’homme, très peu sensible aux honneurs.
Pourquoi peut-on légitimement défendre l’idée de Camus au Panthéon ?
Et bien tout simplement parce qu’au milieu de Rousseau, Zola et Voltaire, Camus a toute sa place. Aux grands hommes la patrie reconnaissante, donc. Et puis c’est le « panthéonisé » qui reste, pas celui qui l’introduit.
Quoi qu’il en soit, Camus n’a besoin d’aucun panthéon pour continuer à faire danser son éternité. Et où qu’il soit, il reposera. Sans polémiques et sans critiques. Beaucoup de génies littéraires ne peuvent pas en dire autant.
Evitons-lui au moins cette sortie de route là …